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[Mois des fiertés] Deux livres qui bousculent les normes

  • il y a 6 jours
  • 5 min de lecture

Je suis allée à ma première pride en 1995. C'était l'occasion de faire la fête, mais aussi de voir le monde autrement dans un univers où il n'y avait que peu d'alternatives face à la norme hétéro. Hétéro, je le suis, mais il m'importe de voir le monde dans sa diversité. Et, plus que tout, que chacun puisse vivre ses amours et son plaisir dans la liberté et le respect.


Trente ans plus tard, le mois des fiertés est resté pour moi l'occasion de célébrer les différences. Voilà pourquoi je vous propose aujourd'hui de découvrir ou redécouvrir deux textes qui interrogent les normes et les façons dont une société autorise ou interdit certains désirs.

J'ai retenu deux ouvrages très différents : une réédition d'un texte initialement issu des années 1970, Un pornographe d'Arch Brown, et un essai-poème contemporain au titre volontairement incendiaire, Les Féministes t'encouragent à quitter ton mari, tuer tes enfants, pratiquer la sorcellerie, détruire le capitalisme et devenir trans-pédé-gouine, d'Alex Tamécylia (ne m'en voulez pas si j'abrège le titre de ce dernier).


L'un raconte l'émergence d'une liberté sexuelle dans le New York d'avant le sida ; l'autre dynamite les évidences de la famille, du genre et du couple hétérosexuel. Chacun à leur manière, ces écrits posent la même question : que devient-on lorsqu'on cesse de vivre selon le scénario prévu pour nous ?

(Une question qu'on peut aussi se poser pour l'ensemble des territoires qui font nos vies à commencer par nos vies pro...)


"Un pornographe", d'Arch Brown : New York avant l'orage



New York City, années 1970. Un jeune homme se fait virer de son job de cadre pour avoir lu un Play-Boy sur son lieu de travail. Intéressé par l'image, il s'achète une petite caméra 16 mm, une Bolex, avec laquelle il va filmer des inconnus, à Central Park - un bronzeur, un couple, une actrice, un blond. Le voici bientôt qui réalise des films pornographiques. Réfléchit aux prises de vue, à la lumière. Organise des castings. Prend contact avec des distributeurs.


Écrit au milieu des années 1970, Un pornographe documente le monde queer pré-sida au sein de la communauté gay new-yorkaise. Mais la particularité de Brown, c'est qu'il s'intéresse moins au sexe qu'à ce qu'il révèle : les rapports de pouvoir, les stratégies de survie, les aspirations sociales et les formes de liberté possibles pour des hommes homosexuels dans les États-Unis d'il y a cinquante ans. Son écriture est précise, vivante, elle donne à voir une Amérique circa Stonewall à travers les désirs, conscients ou inconscients, de sa population. Les dialogues claquent avec une efficacité presque cinématographique. Les personnages auraient pu être des symboles militants ou des figures tragiques ; Brown les laisse aller à leurs contradictions, à leur sensibilité, à leur ridicule.


Cette sobriété produit un effet remarquable : le sexe cesse d'être un événement exceptionnel pour devenir un élément  de l'existence parmi d'autres. Le désir n'est ni puni ni glorifié. Il est simplement vécu - une normalisation discrète à la vive puissance politique.


Être sujet de son désir

Cette liberté n'est évidemment pas absolue. Les discriminations demeurent. Les risques aussi. Pourtant, le livre capture quelque chose de précieux : l'idée que les personnes homosexuelles peuvent être les sujets de leur propre désir plutôt que des objets dans le regard des autres.


Plus qu'un témoignage historique, Un pornographe est un témoignage vif, intelligent et souvent drôle. Un livre qui rappelle qu'avant d'être une catégorie politique, une identité ou un débat médiatique, la sexualité est une expérience vécue, quotidienne, banale parfois. Et que cette banalité peut constituer une victoire.


"Les Féministes t'encouragent à quitter ton mari, tuer tes enfants, pratiquer la sorcellerie, détruire le capitalisme et devenir trans-pédé-gouine", d'Alex Tamécylia : l'art du cocktail Molotov littéraire



Ah, ah, ce titre... Qui plus est sur fond rose fluo! Alex Tamécylia et les éditions Le Nouvel Attila annoncent immédiatement la couleur : ici, la provocation n'est pas un accident de parcours mais un choix assumé.


Sur le modèle de la réappropriation du stigmate (comme les Noirs américains se nomment entre eux "nigger" plutôt que de laisser ce terme aux racistes), l'ouvrage prend pour point de départ les critiques adressées au féminisme et pousse le raisonnement souvent avec humour. Les féministes voudraient détruire la famille ? Très bien, répond Alex Tamécylia. Examinons donc sérieusement ce que la famille produit. Elles menaceraient le couple hétérosexuel ? Regardons alors les rapports de pouvoir qui le traversent. La sorcellerie ? Pourquoi pas, si elle permet de nommer des formes de solidarité et de résistance.


Le résultat est un objet littéraire difficile à classer. Essai politique, manifeste, poème en prose, pamphlet, journal de colère : le livre emprunte à plusieurs traditions pour une lecture ludique.


L'humour y joue d'ailleurs un rôle central. Un humour noir, acide, parfois absurde. Les blagues fonctionnent comme des démonte-pneus conceptuels : elles servent à faire sauter les boulons des évidences sociales. Lorsque Tamécylia détourne les slogans militants, accumule les exagérations ou pousse certains raisonnements jusqu'à leur point de rupture, le rire devient un instrument critique. On rit, puis on comprend les sous-jacents.


Variations de casse et bifurcations

Mais réduire le texte à sa dimension polémique serait une erreur. Sa véritable singularité réside peut-être dans son souffle poétique. Certaines pages avancent par associations d'idées, répétitions, refrains et images récurrentes. La démonstration intellectuelle cède régulièrement la place à des séquences plus lyriques où Tamécylia travaille la langue comme une matière sonore.


Une dimension renforcée par les choix typographiques : variations de casse, ruptures de paragraphes inattendues, listes, fragments isolés au milieu de la page : la mise en page participe pleinement au sens. Elle matérialise les hésitations, les bifurcations et les refus de la pensée. Là où un essai académique cherche la linéarité, Tamécylia revendique la dispersion contrôlée. Le texte ressemble parfois moins à une conférence qu'à une performance de spoken word couchée sur papier.


Ces choix formels remplissent une fonction politique autant qu'esthétique. Ils rappellent que les normes linguistiques ne sont jamais complètement séparées des normes sociales. Casser la phrase, c'est aussi parfois interroger les cadres dans lesquels nous pensons.


Pourquoi lire ce livre ?

D'abord parce qu'il est stimulant, y compris si on n'adhère pas à toutes ses conclusions. Ensuite parce qu'il pratique une forme de radicalité intellectuelle devenue rare : celle qui préfère provoquer une réflexion inconfortable plutôt que confirmer des certitudes préexistantes. Enfin parce qu'il rappelle qu'un essai peut être drôle, poétique et expérimental sans perdre sa force critique.


Au fond, c'est peut-être ce qui rapproche ce texte d'Un pornographe : tous deux refusent les récits convenus ; tous deux explorent des existences qui débordent les cadres traditionnels ; et tous deux rappellent qu'il existe parfois une dimension profondément politique dans le simple fait d'imaginer d'autres façons de vivre.



  • Un pornographe, de Arch Brown. Perspective Cavalière, janvier 2024 Librairies indépendantes (Place des Libraires)

  • Les Féministes t'encouragent à quitter ton mari, tuer tes enfants, pratiquer la sorcellerie, détruire le capitalisme et devenir trans-pédé-gouine, de Alex Tamécylia. Le Nouvel Attila, 2025. Place des Libraires

 
 
 

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